Chasse aux phoques: la parole aux Madelinots

16 décembre 2007

Article publié en 1992 – Francvert, Vol. 9, no 6, p. 17-19

Par Yves Ouellet
Yves Ouellet collaborait à Franvert à titre de journaliste pigiste

Note de la rédaction : Au moment de produire ce reportage, une étude réalisée par les scientifiques David Lavigne et Susan Wallace, de l’Association internationale des mammifères marins, de Guelph en Ontario, en arrivait à la conclusion que les phoques ne pouvaient être tenus responsables de la baisse de réserves de morues dans l’Atlantique-Nord. Dans le cadre de cette étude, 9200 estomacs de phoques ont été analysés et seul un petit nombre contenaient de la morue. Selon ce que rapportait une dépêche de la Presse canadienne, la section canadienne de l’International Fund for Animal Welfare «a exprimé l’espoir que le rapport mette un terme aux demandes de «massacre des phoques», sous prétexte qu’ils mangent de grandes quantités de morues. Cette étude devrait constituer le cercueil du lobby des tueurs», a indiqué l’International Fund.

Mais selon Mike Hammill de l’Institut Maurice-Lamontagne, un centre de recherches du ministère fédéral des Pêches et des Océans, ces conclusions sont prématurées et l’étude est incomplète, puisqu’elle porte sur des analyses de phoques récoltés seulement sur les côtes. Pour déterminer avec rigueur si les phoques consomment de la morue, a précisé M. Hammill, il faudrait connaître leurs habitudes alimentaires lorsqu’il sont au large, particulièrement dans le détroit de Cabot. Or, aucun échantillonnage n’a été pris dans ce secteur.

Partout à travers le monde, les chasseurs de phoques des Iles-de-la-Madeleine ont été «jugés et condamnés». Et au-delà des chasseurs, ce sont en fait tous les Madelinots qui appuient cette forme de récolte faunique qui ont été jugés et condamnés sans appel, autant dans leur propre pays que par les Américains (qui, il y a 200 ans, ont totalement décimé le morse des Iles-de-la-Madeleine) ou par la Communauté des pays européens (qui n’a pourtant pas su protéger les phoques de la Méditerranée). Aux yeux du monde entier, une autre «étoile de David» a été accolée aux 15.000 habitants des îles et plus particulièrement à ses quelques centaines de chasseurs qui portent maintenant l’étiquette indélébile de tueurs sanguinaires!

On retrouve en fait quatre espèces de phoques aux Iles-de-la-Madeleine: le phoque du Groenland, le phoque gris, le phoque commun et le phoque à capuchon. L’espèce la plus abondante (et aussi la plus connue) est le phoque du Groenland dont un million de têtes se retrouvent sur les glaces des îles. Au total, le troupeau canadien de phoques du Groenland compte entre trois et quatre millions d’individus. Cette espèce séjourne l’été dans l’Arctique et migre à l’automne vers le Labrador et le golfe du Saint-Laurent pour venir donner naissance, en mars, à un seul petit par couple, le célèbre blanchon tant convoité pour sa fourrure blanche.

Une population piégée

Mais se peut-il que les Madelinots aient été piégés par de puissants groupes écologiques internationaux qui ont vu dans le blanchon un symbole, une image ou une marque de commerce capable d’attendrir à coup sûr le coeur de riches Californiens ou Newyorkais, puis de les amener à délester leur bourse à l’avantage de ceux qui s’affichent comme les seuls protecteurs de ces magnifiques petits «toutous» de peluche aux grands yeux sombres éplorés?

Avec le sentiment d’avoir été pris en otage depuis 15 ans, les Madelinots prennent aujourd’hui la parole pour dénoncer les groupes soi-disant écologiques qui ont amené l’interdiction de la chasse commerciale aux phoques en 1983. Si l’on considère le point de vue des Madelinots qui n’a jamais été entendu, on découvre une population qui, sans le moindre recours, a été dépossédée d’une activité ancestrale importante sur les plans culturel et économique, soit la chasse aux phoques qui a toujours contribué à l’équilibre écologique.

Le blanchon est bien sûr un animal plus que superbe. De tous les nouveau-nés du bestiaire universel, il est le plus pur, le plus doux, le plus dépendant. Konrad Lorenz, le grand spécialiste en comportement animal, affirmait que le visage du bébé-phoque était celui qui évoquait le plus celui de l’enfant et que, ce faisant, il suscitait le plus grand potentiel d’apitoiement humain. Brigitte Bardot a laissé entendre qu’il pleurait à la vue des chasseurs; en fait, ses yeux sont toujours humides, ce qui les protège du vent et du soleil. On a rapproché son cri de celui du poupon appelant désespérément sa mère. Des membres de Greenpeace les ont aspergés de peinture pour les sauver… mais les a condamnés à mort du même coup, les mères les ayant abandonnés par la suite. On a aussi affirmé qu’il était menacé de disparition, ce qui n’a jamais été le cas. A beau mentir… On persiste encore dans cette désinformation et les touristes américains, que le pourvoyeur Natural Habitat amène à Cap-aux-Meules pour observer les blanchons, arborent encore leur «T-shirt» où on peut lire, comme une provocation, «Sauvez les phoques: espèce menacée d’extinction». Tenus loin de la population locale, ces gens s’en retourneront avec un préjugé renforcé.

Conscient de l’effet visuel radical d’une tache de sang giclant sur une fourrure blanche et sur une banquise tout aussi blanche, surtout en gros plan et dans un montage répétitif très martelant, les défenseurs des bébés phoques se sont aussi dotés d’un film qui a eu un franc succès international. Ce film a supporté l’une des toutes premières et des plus vastes opérations de marketing «environnementaliste» qu’on ait vues. «Trucage», clame-t-on à l’unisson aux Iles, en pensant à ce «reportage» qui a profondément blessé la population.

Un trucage

Wellie Lebel, de l’île du Havre-Aubert, n’est pas un tueur sanguinaire. C’est un sage de 72 ans. Un pêcheur et un chasseur, comme son grand-père Daniel, mort sur les glaces en mars 1911, à la chasse aux phoques. Personne ne connaît et n’aime les phoques plus que lui. Pendant des années, il a guidé sur la banquise les scientifiques ou les journalistes comme Serge Deyglun: «Deyglun lui-même a payé 10 $ un gars de Havre-aux-Maisons pour qu’il écorche, devant sa caméra, un blanchon vivant. Les chasseurs n’ont jamais fait ça parce que ça ne donne rien et que c’est dangereux. Quand ils ont montré ce film à New York, il y avait l’énorme dessin d’un blanchon qu’un chasseur abattait et une mare de sang qui coulait dans la rue», raconte-t-il.

L’attaque serait-elle encore plus vicieuse qu’on ne pourrait le croire? Biologiste et environnementaliste, Lucie D’Amours se demande encore: «pourquoi s’en est-on pris aux Madelinots, alors que les plus grands chasseurs sont les Terre-Neuviens et que la chasse à la carabine des Inuit est infiniment plus cruelle?» Autant que le blanchon, les Madelinots ont été une proie facile issue d’une autre culture. Ils étaient tout désignés pour servir de barbares béats.

Même le gouvernement canadien est resté impuissant. Selon Jean-Yves Roy, du ministère fédéral des Pêches et des Océans, «ces groupes ont atteint leurs fins par des méthodes spectaculaires auxquelles le gouvernement ne pouvait répondre que par des méthodes diplomatiques». Le manège se répète encore de nos jours.

Toute cette opération, qui aurait pu être fort louable si elle avait eu de véritables fondements écologiques au lieu d’être axée sur la seule émotivité, a nettement atteint ses objectifs de financement chez des groupes comme International Fund for Animal Welfare, Greenpeace, la Fondation Franz Weber et d’autres, mais elle a nié la véritable protection des phoques. Après avoir provoqué l’arrêt de la chasse d’un animal qui n’était aucunement menacé, les groupes protectionnistes ont contribué à l’apparition d’un problème concret et sérieux: la surpopulation.

Yves Leblanc n’est pas lui non plus un tueur sanguinaire. Employé permanent de l’Association des chasseurs de phoques, c’est un gestionnaire qui essaie d’assurer la survie de sa collectivité. Il n’hésite pas, pour sa part, à relier l’explosion démographique des phoques à la disparition de la morue: «Nous ne nions pas que la surpêche internationale y soit pour beaucoup, mais il faut aussi comprendre que les phoques et les morues ont en partie le même régime alimentaire et que la concurrence est maintenant déstabiliséen».

Il est extrêmement difficile d’évaluer la population totale de phoques du Groenland dans le golfe du Saint-Laurent. Le Comité scientifique consultatif des pêches canadiennes dans l’Atlantique émet toutefois l’hypothèse qu’en 1983, la population totale était de moins de deux millions. Maintenant, elle pourrait atteindre entre trois et quatre millions, à un moment où le taux de croissance démographique démarre en flèche. On commence d’ailleurs à sentir les effets de l’écroulement du marché de la fourrure en 1983, les jeunes d’alors commençant à mettre bas, la maturité sexuelle chez le phoque étant atteinte à l’âge de cinq ou six ans. A cela s’ajoute, selon le biologiste Robert Michaud du Groupe de recherche et d’éducation en milieu marin, un autre facteur déstabilisateur: la disparition du requin dans le golfe à cause de la pêche de fond. Cet important prédateur du phoque n’intervient plus dans l’équilibre naturel.

Dès 1976, le Dr David E. Sergeant se disait convaincu qu’en maintenant à un maximum de 1.600.000 bêtes le troupeau de phoques du Groenland qui descend chaque année à Terre-Neuve et dans le golfe du Saint-Laurent, la reproduction demeurerait à un point optimal. Nous en compterons bientôt trois fois plus. «Les phoques ne font pas exception aux grands principes biologiques, dit-il: lorsqu’il y a surpopulation, apparaissent les problèmes de santé, d’alimentation et de reproduction».

L’observation des blanchons

Depuis quatre ans, une nouvelle activité sonne un éveil momentané de l’industrie touristique hivernale aux Iles-de-la-Madeleine. Une moyenne de 600 touristes, à 85% étrangers, viennent y observer les blanchons durant les deux semaines où ils demeurent sur la banquise. Le tiers du troupeau canadien se tient dans le golfe, au large de l’archipel québécois où les blanchons sont très facilement approchables. Les pourvoyeurs étrangers voient là l’occasion d’amener de l’eau au moulin de leur cause, en donnant accès à l’animal chéri, tout en minimisant les contacts avec la population locale.

L’organisme québécois Nortour a au contraire choisi de travailler en collaboration avec une entreprise locale, le Château Madelinot de Cap-aux-Meules. En trois jours, on propose aux visiteurs la projection de films sur les phoques et sur les îles. On invite des conférenciers, des spécialistes et, surtout, on offre les services d’un guide madelinot qui risque de faire découvrir un autre côté de la médaille à des visiteurs médusés.

Léonard Chevrier non plus n’est pas un tueur sanguinaire. Pourtant, plusieurs le jugeraient comme tel, puisqu’à 33 ans, il a déjà 19 saisons de chasse derrière lui. Il est donc préoccupé par la bonne gestion du troupeau. Il agit aussi comme guide auprès des touristes. A ceux qui le souhaitent, il parle du comportement des phoques, de la chasse et des craintes des gens d’ici: «Nous observons de plus en plus de phoques malades qui n’ont plus que la peau et les os, qui ont perdu de grandes plaques de fourrure ou qui ont été attaqués par d’autres phoques», explique-t-il aux touristes qui s’étonnent de voir de nombreux blanchons rachitiques autour d’eux.

Les diagnostics fusent de toutes parts quant à ce phénomène. Certains y voient déjà des conséquences de la surpopulation, mais les chasseurs les plus expérimentés parlent plutôt de la responsabilité des visiteurs dont les hélicoptères se posent en plein milieu du troupeau, faisant fuir des femelles qui abandonnent leur petit. Serait-ce possible que ces gens qui veulent sauver les blanchons les tuent innocemment par leur présence? Ce serait le comble! On pourrait cependant corriger cette situation en atterrissant en retrait du troupeau.

Selon les scientifiques qui oeuvrent sur la banquise, ce sont les mouvements des glaces qui auraient pu retarder la mise bas et provoquer une mue prématurée. Qui dit vrai? Chose certaine, on ne peut parler d’épidémie actuellement, mais la bombe est déjà amorcée. Mike Hammill, un scientifique de l’Institut Maurice-Lamontagne spécialisé dans l’étude de la croissance des phoques, nous apprend qu’il y a eu, il y a trois ans, une épidémie chez les phoques communs d’Europe et qu’on a retrouvé le même virus chez un phoque du Groenland mort sur les plages de l’Ile-du-Prince-Edouard à l’été 1991. Le virus est ici. Il ne lui manque pour se propager que les conditions propices à son développement. Lucie D’Amours craint que ce virus ne mette en péril la survie d’une grande partie du troupeau.

La chasse

En 1986, la Commission royale sur les phoques et la chasse aux phoques, que dirigeait le célèbre juge Albert Malouf, concluait qu’en 1982 et 1983, l’action du lobby international contre la chasse avait injustement touché de nombreuses personnes et que tous les Canadiens devaient collaborer pour les aider. Parmi ses conclusions, on pouvait lire: «Les opérations de chasse ne font courir aucun danger important aux populations de phoques. La Commission reconnaît toutefois la forte opposition du public à l’abattage au gourdin des bébés phoques et conclut qu’il est irréaliste d’envisager la reprise de la chasse aux petits.» Ce avec quoi tous les chasseurs sont maintenant d’accord. Ce qu’ils veulent? Serge Solomon, un de leurs porte-parole, dit vouloir reprendre la chasse aux adultes, pour leur viande. On peut aujourd’hui récupérer 100% de l’animal. Sa chair est excellente au goût et riche en protéines. Mais il faudra modifier la loi et cela exige un renversement de l’opinion populaire.

Quant à la méthode de chasse, il est certain qu’elle peut sembler dure. Frapper le crâne de l’animal avec un gourdin est pourtant le moyen le plus efficace. Le biologiste Paul Montreuil confirme: «le gourdin permet de tuer l’animal instantanément», ce qui n’est le cas d’aucune chasse à l’arme à feu. Lucie D’Amours va plus loin: «C’est une des meilleures chasses qui existent du point de vue de l’efficacité. Elle est, de plus, entourée d’une tradition ancestrale et elle est régie par un code d’éthique sévère». La plupart des environnementalistes des Iles partagent cette perception et appuient le retour de la chasse, d’autant plus qu’une chasse bien gérée contribue directement à l’équilibre et à la santé du troupeau.

Si, par le passé, les Madelinots ont été condamnés sans autre forme de procès, peut-être faudrait-il aujourd’hui leur reconnaître un «droit d’appel» avant qu’une tragédie écologique (une vraie, cette fois) ne leur donne raison. Sinon, les groupes soi-disant écologiques qui ont entraîné l’arrêt de la chasse aux phoques auront fort probablement, et plus tôt qu’on ne le pense, à porter la responsabilité d’une menace implacable sur le troupeau du golfe du Saint-Laurent.

 

 

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